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Suture d'une plaie au cuir chevelu

témoignage de Delphine G., maman - 04/11/2005

(voici le courrier que j'ai envoyé il y a 2 jours à JP G., J B D., A L., de l'hôpital d'O)
Bonjour, Il y a quelques jours (Samedi 15 Octobre), Alexandre, un copain de mon fils, est venu jouer chez nous. En tombant bêtement contre l'arête du mur, il s'est entaillé le cuir chevelu, sur 3-4 centimètres. Sa maman et moi emmenons le petit aux urgences. La maman est américaine et parle mal le français. Dans la voiture, il est paniqué. "J'ai peur", "ils vont me faire mal"... Nous tentons de le rassurer au mieux.
En arrivant, nous sommes soulagées de constater que la salle d'attente est vide. L'enfant est admis immédiatement et installé en salle de soin. Là, je préviens l'infirmière : "il a très peur". Alexandre ne dit rien. Il est calme. Juste tout blanc. Il tremble un peu et nous le couvrons d’un drap en supposant qu’il a froid car ses mains sont glacées. Intérieurement, j'espère qu'on lui donnera du kalinox, ce gaz "euphorisant" que mon fils avait eu quand on l'avait plâtré, il y a quelques mois. Mais l’infirmière ne répond que « ah bon ? » à ma remarque sur le stress de l’enfant. Je n’ose rien ajouter.
Deux infirmières commencent à nettoyer la plaie. A l'eau d'abord. Puis à la Bétadine. Gestes froids, techniques. Pas un mot de réconfort. Je me rends compte que comme la maman est américaine, les infirmières pensent peut-être que le petit garçon ne parle pas français (de père français et vivant en France, Alex parle aussi bien que moi). Je leur redis que le petit parle parfaitement notre langue.. Mais elles m’écoutent à peine, n’expliquent rien, ne le rassurent pas, ne font pas de pause pour laisser la plaie « souffler ». L'enfant commence à pleurer, à se débattre, il a mal. Il faut enlever les cheveux de la plaie. Il crie. L'infirmière se préoccupe seulement que sa maman lui tienne bien les mains. Je demande à l'infirmière s'il va avoir du kalinox. Elle me dit, sans même prendre la peine de me regarder, que c'est le médecin qui décidera.
Le médecin arrive justement alors qu'Alex est en train de se débattre. L’enfant est affolé. Je suis rassurée de reconnaître le médecin qui avait soigné mon fils avec tant d’humanité quelques mois auparavant. A force de plaisanteries et de questions anodines, l’équipe avait réussi à le faire rire pendant qu’on lui plâtrait le poignet… Mais là, à peine arrivé, le docteur attrape une grosse agrafeuse, comme celle que j'ai sur mon bureau. Chtak, il agrafe la plaie, à vif, encore endolorie par le nettoyage. Alex écarquille les yeux de surprise, d'effroi et de douleur, son corps se cabre. Il dit "s'il vous plaît, s'il vous plaît". J'ai envie de pleurer. Je sais que ce n'est que le début : vu la taille de la plaie, il va falloir plusieurs agrafes.
Deux infirmières contiennent l’enfant. Pour elles, j’imagine que c’est du quotidien. L’habitude. Chtak, une deuxième, chtak une troisième. Alex ne crie plus, il râle. Un son rauque. Chtak quatrième. Je me sens tellement impuissante. Je hasarde : "et dire qu'on lit des jolis articles sur l'amélioration de la prise en charge de la douleur chez l'enfant. Quel décalage entre les articles et la vraie vie !"... Chtak cinquième. La maman d'Alex est pétrifiée. Chtak sixième. Chtak septième agrafe. C'est fini. La honte.

Je m’en veux de n’être pas intervenue. La maman réconforte son bonhomme comme elle peut. Quand je me mets en colère, le médecin me dit « on va lui donner un antalgique maintenant ». Petit sourire mi-fatigué, mi-condescendant : « bah, il oubliera vite » me dit-il. Je redouble de questions. Il se justifie : on ne donne pas de gaz euphorisant à un enfant qui est déjà énervé (mais n'envisage même pas d'attendre les deux minutes nécessaires à ce qu'il se calme). Je rappelle que l’enfant était calme à son arrivée, et qu’on aurait pu lui donner du kilinox dès le début. L’infirmière me rétorque sèchement « on ne va quand même pas faire une anesthésie juste pour nettoyer la plaie ! ». Non. Bien sûr. Pas juste pour nettoyer la plaie. Mais pour la suturer… ? Si Alexandre avait été adulte, est-ce qu’on ne lui aurait pas fait une anesthésie locale ? Pourquoi pas chez l’enfant alors ? Je comprend qu’on n’envisage pas l’anesthésie pour une agrafe ou deux, parce que la douleur de la piqûre sera à peu près équivalente à celles des agrafes, mais pour sept ?

Dans notre pays où pour la moindre petite carie dentaire on se retrouve avec la moitié du visage anesthésié pour 2 heures, on plante l'agrafeuse dans la plaie à vif d'un petit bonhomme de cinq ans. Sept fois. Forcément, lui, on peut bien le maintenir, avec ses vingt kilos tout mouillé. C’est si facile de l'immobiliser et de bien lui tenir les mains. Alors le fait qu'il ait mal ne dérange personne.